Carnet de route

L'alpinisme, ce n'est pas que pour les garçons

Sortie :  Stage alpinisme «Cordées féminines» du 05/07/2015

Le 13/07/2015 par Martine Montagne

Pourtant les aprioris ont la vie dure.

 

Alors à force d’entendre que « ce n’est pas un sport de midinette » «  qu’il faut de la testostérone » et autres petites ritournelles de ce type, beaucoup de filles préfèrent rester dans la vallée. Elles semblent avoir intégré l’idée que l’alpinisme… et bien ce n’est pas vraiment pour elles.

 

Résultat aujourd’hui dans toutes les sorties alpi- même pour débutants-, nous sommes minoritaires voire inexistantes. Et c’est bien dommage.

 

C’est ainsi que l’idée de faire une cordée féminine a germé au CAF de Tour et a fait son chemin jusqu’à Orléans.

 

Cependant quand Yann et Bertrand m’ont parlé de cette idée, de mon côté, j’avoue, j’étais un peu réservée. Peut-être même un peu vexée d’être parquée dans une case.

 

Biberonnée à la mixité, cette initiative allait carrément à l’encontre de mes principes. C’était même faire le jeu de ceux qui veulent recréer une vraie séparation entre les filles et les garçons.  Personnellement je préfère les mélanges. Et puis si les filles ont envie de grimper, je ne vois pas pourquoi elles ne saisissent pas les différentes opportunités qui leur sont proposées.

 

Puis à force d’en parler, d’y penser certains arguments ont, peu à peu, fissuré mes certitudes.

 

C’est vrai que 

 

- « les garçons aiment bien se tirer la bourre »

On les connaît, même s’ils ne sont pas tous comme ça, ils adorent lâcher les chevaux. Et c’est aussi pour ça qu’on les aime. Mais les filles se disent qu’elles ne pourront pas tenir la distance, qu’elles vont ralentir le rythme et créer des tensions. Alors elles privilégient d’autres sorties.

 

- « les garçons se sentent souvent légitimes »

sur tout ce qui touche à la technique. En vérité, ils ne se posent pas de questions. Ils foncent et devant cette assurance –qui n’est parfois qu’une façade-, les filles s’effacent, n’osent pas forcément s’imposer et se mettre en avant.

 

 

- « les garçons ont les épaules pour porter des sacs bien lourds ».

Et ça on ne va pas s’en plaindre surtout quand on part en cordée avec eux. Mais c’est vrai que cette charge peut faire peur aux plus courageuses et en refroidir plus d’une.

Résultats : l’alpinisme n’est pas la première discipline qui vient à l’esprit des filles. Pourtant elle fait appel à des qualités physiques communes aux deux sexes. Jusqu’à preuve du contraire l’endurance, la maîtrise technique et l’intelligence du terrain n’ont pas été mieux distribuées d’un côté ou de l’autre.

Aussi je me suis dis « banco ». Après tout, une semaine entre filles pouvait  être une bonne occasion d’apprendre et d’affûter les gestes techniques indispensables sans être dans la comparaison des genres.

 

C’est comme ça que l’aventure a commencé.

Et à ma grande surprise, il n’a pas été très compliqué de réunir 10 filles entre 25 et 53 ans, prêtes à se lancer à l’assaut des sommets suisses. Visiblement le « entre filles » a été un argument clé. Preuve que ce n’est pas la discipline qui rebute !

 

Dès la première réunion de préparation, le ton est donné. Les questions fusent, chacune exprime ses envies, ses doutes. Ici pas d’esprit de compétition, ni de retenue mais une très forte envie d’apprendre. Beaucoup de doutes aussi. A force de s’entendre dire que « vous allez en c…. »,  certaines s’interrogent sur leurs capacités physiques. Mais Hélène rassure et booste tout le monde.

 

Jour J, nous nous retrouvons en Suisse. Pour nous rendre à la cabane de Moiry, nous décidons de traverser le glacier, histoire de s’encorder et de se familiariser avec les crampons.

 

Sur 3 cordées, 2 doivent faire face à des gros problèmes de crampons qui ne tiennent pas au pied. On perd du temps, on bricole pour qu’ils restent en place. Certains passages sont donc un peu difficiles à passer pour certaines d’entre nous. Mais tout se fait sans stress et après quelques heures nous arrivons au refuge.

 

Dès notre arrivée, on sent que notre tribu n’est pas très habituelle. On attire les regards. Et il va falloir s’y habituer car jusqu’à notre départ, nous allons provoquer la curiosité, l’étonnement parfois l’incrédulité.
Preuve encore que la présence de 11 filles sans un seul garçon n’est pas une chose très commune sous ces altitudes.

Et puis au fil des jours les courses s’enchaînent : le Col de Pignes, les Bouquetins, la dent de Rosses, la pointe de Bricolaaaa (comme le chante si bien Valérie)…

Les jambes et le souffle sont mis à rude épreuve. Les muscles piquent, se durcissent, le sac est lourd, les genoux fatiguent parfois dans les descentes… Mais tous les matins à 4 h, nous sommes toutes sur le pont, avec le sourire, prêtes à en découdre avec les dénivelés, les pentes, les rochers, la neige, la glace. Les doutes de la 1ère réunion se sont envolés.

 

Chaque jour, nous mettons de moins en moins de temps à nous équiper, à nous encorder. Sous l’œil vigilant et perçant d’Hélène les cordées partent corde tendue. Chaque départ est l’occasion de réviser les nœuds, les gestes, les postures… Elle ne laisse rien passer.

 

Entre nous la solidarité fonctionne à plein régime. Les plus expérimentées – Danielle, Nadine et Isabelle- font preuve d’une patience à toute épreuve. Jour après jour, elles répètent les consignes, montrent comment on réalise des anneaux de buste, un nœud de chaise… Elles en ont largement sous le pied mais prennent le temps de rassurer, de contrôler, d’expliquer. Merci les filles vous avez été super et superbes !

 

La compétition n’est pas de mise. On préfère s’attendre, se motiver, s’épauler, s’entraider. Quand celle qui fait la trace fatigue, elle n’hésite pas à passer le relais à une autre. Quand l’une taquine ses limites les autres viennent l’entourer, l’encourager et après une pause tout le monde repart pour l’emmener au sommet.  Quand l’une a peur du vide, les autres trouvent les mots qui rassurent.

 

Hélène dirige, freine, conseille, exige, réconforte, invective, se moque. Elle est sur tous les fronts, surveille toutes les cordées. Elle est increvable. Elle a forcément un secret !

 

Résultat certaines se découvrent des capacités insoupçonnées. Malgré le froid, la fatigue, les effets de l’altitude ou les désagréments digestifs, aucune n’a jamais fait demi tour ou flanché !

 

Les longues marches dans la neige permettent au cerveau de déconnecter mais aussi de se concentrer sur des problèmes cruciaux. Ainsi au cours d’une ascension particulièrement longue, Isabelle solutionne notre problème de douche. Franchement, ce n’est pas parce qu’on fait de l’alpinisme qu’il faut sentir la hyène faisandée toute la semaine. Ainsi le soir même nous mettons en pratique cette idée géniale.  Nous remplissons nos poches d’eau, d’eau chaude et grâce à un habile jeu de remplissage à la chaîne, nous avons pu sentir la rose toute la semaine. Elle est pas belle la vie !

 

La nourriture devient notre sujet de conversation principal. Les barres et le sucre c’est bien mais ça ne vaut pas un bon plat de pâtes.  On ne pense qu’à ça.

 

Et chaque soir à 18 h 30 aucune ne manque à l’appel. Les plats sont avalés à la vitesse de la lumière. On demande du rab, une fois, deux fois, trois fois. Ici pas question de faire un régime ou de culpabiliser parce qu’on a envie de manger. On dévore, on engloutit sans avoir vraiment l’impression d’être rassasiées.

 

Notre tablée détonne. Un soir un randonneur anglais est placé à nos côtés. On parle fort. On ne le calcule pas vraiment. Il semble inquiet. Il comprend qu’il est le seul homme. Il se lève et s’excuse. Explique que ce n’est pas son choix mais celui du maître de maison. Il a peur de nous déranger. Nous le retenons, le plaçons en bout de table. Il a l’air de passer une bonne soirée. Pour nous ça sera notre seule soirée « mixte » du séjour.

 

Nos arrivées au refuge sont toujours des grands moments de rigolade. Chaque jour nous débarquons par grappe. Les randonneurs attablés voient arriver 2 filles casquées, cordes sur les sacs, bâtons en main. Puis 2 autres, puis 3 autres, puis 2 autres, puis 2 autres encore. Ni une ni deux nous sortons les crampons, faisons sécher les cordes et prenons une table d’assaut.  On envoie valser les chaussures, les chaussettes, on fait tomber les pulls… Et on dévore tout ce qu’on trouve.

L’arrivée d’une bande de garçons ne provoque pas autant d’émoi. Bizarre et drôle à la fois.

 

Si après la course du matin, certaines choisissent de faire une sieste, d’autres prennent le chemin de l’école d’escalade. Manipes de réchappes,  ateliers rochers avec poses de coinceurs, de relais… Les journées sont trop courtes et la beauté du cadre donne envie d’en faire toujours un peu plus ou de lézarder sous le soleil.

 

A ce rythme la semaine passe vite, très vite. Chaque jour, un nouveau panorama s’offre à nous. Le dépaysement est infini et sur chaque sommet, on s’abandonne à un émerveillement sans fin. Entre ciel et terre l’esprit s’apaise. La beauté du site est exaltante et on en oublie les efforts qu’il a fallu fournir. On suit des yeux les contours abrupts des sommets inondés de soleil et de lumière. Les points de vue sont sublimes et nous vivons ensemble des instants de pur bonheur, sur d’enivrantes hauteurs. Nous avons la tête dans les nuages et certains jours nous avons même l’impression de défier la gravité.

 

Mais tout à une fin et le dernier soir arrive. Ca se fête ! D’autant qu’Isabelle et Marina ont eu un an de plus durant cette semaine. Bière, vin rouge, gâteau et bougies, la soirée est festive. Et cerise sur le gâteau demain c’est grasse mat ! On se lève à 6 h 30 !

 

La salle du refuge est pleine à craquer. Ca discute dans tous les coins. Pourtant Valérie fait le pari de faire taire la salle. Elle lance un tonitruant CHHHHHUT et obtient immédiat un silence de cathédrale. Comme quoi on peut faire 1 mètre 62 et se faire respecter avec un seul mot !

 

Comme quoi, si les femmes veulent faire quelque chose elles le font. Rien ne les arrête. Ni les doutes, ni les sacs lourds, ni les longues approches ni les voies dures. On se débrouille, on bidouille, on s’adapte.

 

ll faut juste y croire, y aller et se boucher les oreilles pour ne pas entendre les petites voix des saboteurs qui disent que ce n’est pas un sport de gonzesses ! Certes, les garçons et les filles le pratiquent différemment. Surtout en ce qui concerne la pause pipi.

 

Quand il vous prend une envie urgente dans cette immensité neigeuse, sans un sapin à des kilomètres à la ronde, le premier jour j’avoue, vous maudissez votre condition de femme. Ensuite, vous apprenez à manier le pantalon et le baudrier d’une main de maître et ça devient une simple formalité.

 

Alors à toutes celles qui en ont envie, arrêtez de douter, foncez, faites l’expérience. En cordée féminine ou mixte.   

 

Le matériel a beaucoup évolué. Terminé les grosses chaussettes de laine qui grattent, les souliers de cuir et le piolet de bois et d’acier qui pèse une tonne. Le Gore-Tex, l’aluminium et le kevlar permettent d’alléger les sacs. Les refuges permettent d’éviter les longues marches d’approche, et les prévisions météo minimisent la prise de risque. Et ça, homme ou femme on ne va pas sans plaindre.

Encore merci à Hélène qui nous a toutes réunies et qui a mené cette cordée féminine avec brio, panache et humour. Merci d’avoir partager ta passion et de nous avoir communiqué ton amour des sommets. Les filles ont remet ça quand vous voulez ! Et promis, la prochaine fois on fera une place aux garçons… Car la mixité aussi ça a du bon !







CLUB ALPIN FRANCAIS ORLEANS
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